Questions sur la liberté d’expression

Posté dans Philosophie avec des tags le novembre 16, 2008 par Jeune et urbain

Ou la liberté d’expression s’arrete-t-elle ou devrait-elle s’arreter?

Dans les pays anglo-saxons, elle est quasiment totale. Voici quelques exemples, rappelés brievement :

Noam Chomsky, grand intellectuel de gauche, a pris la defense d’un negationniste francais, Faurrisson, dans les annees 80.
Depuis lors, il est la cible d’une certaine “gauche” (BHL, Attali, Joffrin) qui ne cessent de vouloir le rabaisser au rang de révisionniste – ou pire.
Pourtant, comme le note Jean Bricmont : “(Aux USA) la position de Chomsky ne choque presque personne. Parfois comparée à la Ligue des droits de l’homme, l’American Civil Liberties Union, dans laquelle militent de nombreux antifascistes, porte ainsi plainte devant les tribunaux si on interdit au Ku Klux Klan ou à des groupuscules nazis de manifester, fût-ce en uniforme, dans des quartiers à majorité noire ou juive”
Dans une réponse a ses détracteurs parisiens, intitulé “Quelques commentaires élémentaires sur le droit à la liberté d’expression”, Chomsky explique que la liberté d’expression, pour être réellement le reflet d’une vertu démocratique, ne peut se limiter aux opinions que l’on approuve, car même les pires dictateurs sont favorables à la libre diffusion des opinions qui leur conviennent. En conséquence de quoi la liberté d’expression se doit d’être défendue, y compris, et même avant tout, pour les idées qui nous répugnent.

En France, Christian Vanneste vient de voir ses condamnations cassées par la Cour de Cassation.
Selon de nombreux avocats, cette décision était pourtant logique, si ce n’est souhaitable, la France ne faisant que suivre, avec retard, le droit européen.
Je cite Le Monde : “L’avocat Gilles Devers précise que cette décision marque “une évolution fondamentale du régime de la liberté d’expression”. Avec cet arrêt, la Cour de Cassation “tire les enseignements du droit européen”, plus libéral en terme de liberté d’expression, notamment avec l’article 10 de la Convention européenne des droits de l’homme (CEDH). Pour l’avocat, c’est la victoire du droit européen sur le droit de la presse français, plus restrictif en matière de diffamation et d’injure”
A vrai dire, je ne vois pas une telle différence avec l’affaire des caricatures de Mahomet. Qui, a ce moment-la, ne s’est pas réjoui d’une victoire de la liberté d’expression? Pourtant, les musulmans sont bien une minorité – et ils ont été choqués!

En France toujours, un certain nombre de lois mémorielles (Loi Gayssot, loi sur l’esclavage, sur le genocide Arménien…) empeche parfois les historiens de travailler tranquillement.

En Angleterre, ou la vie privée est bien moins protégée qu’en France, une affaire fait grand-bruit.
Les orgies SM de Max Mosley, patron de la Federation Internationale de l’Automobile et fils de l’ancien dirigeant nazi anglais (Goebbels était, si je ne me trompe, son parrain!) ont fait la une du News of the World il y a quelques mois. Ce journal, l’un des pires tabloids qui puissent se trouver, faisait meme un lien entre le SM et le nazisme. La famille de Mosley n’était pas au courant de ses pratiques.
Depuis, Mosley, tres courageusement, se bat comme un beau diable pour que la vie privee soit mieux protégée : il a d’ailleurs poursuivi le tabloid (je crois devant la CEDH). Sa these est simple : les éditeurs de journaux défendent leur droit a montrer la vie privée des personnes publiques en arguant qu’ils sont les défenseurs de la morale – bref, qu’une personne connue devrait etre exemplaire. Mosley réplique en disant que ce n’est la qu’hypocrisie – le sexe, ca fait vendre, tout simplement.
“Ma vie privee, continue-t-il, n’appartient qu’a moi et j’en fais ce que j’en veux – du moment que je le fais avec des personnes consentantes et majeures, dans le respect de la loi”

Beaucoup disent ici : “La liberté des uns finit la ou commence celle des autres”. Ok, je veux bien, mais c’est tout de meme assez vague.
D’autres semblent penser qu’on aurait pu empecher les nazis de prendre le pouvoir si on les avait empechés de parler. Pourquoi pas? mais ca me semble un peu facile…

Ou s’arrete la liberté d’expression? A la vie privée? au refus de la démocratie ou de certaines valeurs? a l’insulte? a la diffamation? au désaccord? au mensonge? a la fausseté (si la Shoah est vraie et qu’on condamne quelqu’un qui la nie alors c’est bien la fausseté qui est condamnée. Si je dis : “La terre est plate” je dis quelque chose de faux : dois-je etre condamné?) Aux susceptibilités particulieres (par exemple, moi, j’ai horreur de la betise. Vais-je attaquer tous ceux dont l’imbécilité me choque? Et si oui, je ne vois pas ce qui intellectuellement peut empecher des groupuscules de se sentir victimes de “racisme anti-francais” ou “anti-hetéro”. Et est-ce que ca n’interdit pas, du meme coup, TOUS les jugements de valeur?)

George Orwell avait un point de vue tres fin : le probleme dans nos democraties, disait-il, n’est pas tellement celui de la liberté d’expression ou de pensée. A vrai dire, Christian Vanneste peut bien penser ce qu’il veut des homosexuels – et il peut meme le dire tant qu’il le veut. Le probleme est celui de la liberté de diffusion : les journaux, les medias, qui font office de haut-parleurs, sont souvent extremement consanguins et parfois n’appartiennent qu’a quelques groupes seulement, tres puissants, oligopolistiques – ainsi, quelqu’un comme Dieudonné, s’il peut s’exprimer tant qu’il le désire dans son théatre, est persona non grata a la télévision ou dans la presse écrite, radiophonique. Bref, on lui coupe la parole et la possibilité de faire passer ses idées.


Bref, Doit-on empecher de parler ceux avec qui on ne veut pas discuter?

Question subsidiaire : Peut-on etre entierement relativiste, penser que toutes les opinions se valent (ce qui est un peu la maladie contemporaine) et n’accepter la liberté d’expression que lorsque celle-ci vous arrange ; ou bien, peut-on etre comme moi un anti-relativiste et proner une liberte d’expression quasi-absolue (limitée seulement par la distinction entre sphere intime et sphere publique)?

Milton Friedman est-il le Diable incarné ?

Posté dans économie avec des tags , , le novembre 16, 2008 par Jeune et urbain

Ou : Doit-on le faire comparaitre pour crimes contre l’Humanité a titre posthume?
Doit-on bruler son cadavre et pendre ses cendres avec les tripes de Pinochet?

Incipit : vous lisez chaque jour consciencieusement Libé et Le Monde (pas Le Figaro, tout de meme pas!), vous vous lamentez parce que les petits Chinois sont payés des clopinettes pour fabriquer des Nike (c’est pas bien, vous n’avez pas lu jusqu’au bout mon article sur Krugman), vous etes pour l’instauration d’une Taxe Tobin, vous adorez Keynes (“cette sorte de Diable”, ajoutez-vous-dans-un-demi sourire-qui-en-dit-long) vous trouvez que Michel Rocard est bien mieux depuis son attaque cérébrale, “The Shock Doctrine” est votre livre de chevet, vous faites la meme analyse de la crise qu’Emmanuel Todd (heu… non, dans ce cas-la je ne peux rien pour vous : autant aller vous flinguer tout de suite. Hein, F.?), vous etes a Sciences Po, vous présumez que Jean-Claude Trichet est un gros connard de ne pas baisser les taux d’intérets, vous avez voté pour la motion A, B ou C au Congres de Reims en pensant qu’elle allait dans le bonne direction? Bref, vous etes un imbécile prétentieux? Cet article est pour vous!
*broum broum* (raclements de gorge) Si Milton Friedman est surnommé par Krugman himself “l’économiste des économistes” (compliment a mettre sur le meme plan que le “Prince des philosophes” pour Spinoza ou “His Airness” pour Mickael Jordan) s’il est considéré, avec Keynes, comme l’économiste le plus important du XXe siecle, c’est qu’il doit bien y avoir une raison. En fait, il y en a trois.

(Avant de continuer, une parenthese : on a souvent opposé Friedman et Keynes. C’est absurde : leurs points communs sont plus nombreux que leurs différences. On dit souvent aussi que Friedman était un salaud de droite : saviez-vous qu’il était pour un salaire minimum et l’instauration d’un impot negatif? Enfin, je ne dirai rien sur Pinochet : Friedman s’en est expliqué mille fois : jamais il n’a soutenu Pinochet ni approuvé sa politique.)

Revenons a nos moutons.

Kuhn, le célebre épistémologue, pensait que la science avancait par changements de paradigmes, par paliers ou a-coups : tout va son petit train-train théorique quotidien quand, soudain, un type propose un nouveau point de vue, une nouvelle perspective, un truc que personne n’avait jamais envisagé ni meme imaginé possible – et le paysage en sort completement transformé, de nouvelles perspectives apparaissent.

C’est un peu ce qui s’est passé en 1963 avec la parution du livre de Friedman et Schwartz A Monetary History of the United States, qui renouvelait completement l’approche de la Grande Dépression de 1929. Que s’était-il passé selon eux? Tout simplement, la Fed avait merdé. Alors que les banques ne se pretaient plus entre elles ni a personne, que la machine était en panne, que l’argent ne circulait plus, qu’avait donc fait la Fed? Elle avait fermé le robinet en ne baissant pas les taux d’intéret. Selon une conception bien puritaine (que l’on retrouve aujourd’hui) elle estimait que les banques et les investisseurs qui avaient peché devaient assumer leurs erreurs – quitte a faire faillite ou a se suicider en se jetant d’un gratte-ciel. Et c’est ce qui s’est effectivement passé : des milliers de banques ont fait faillite, plus personne ne recevait de crédit, l’appareil économique américain était détruit pour tres longtemps (25 % de chomage en 1932!). Contrairement a Keynes le pessimiste qui ne croyait qu’aux relances budgétaires, Friedman pensait qu’une politique d’expansion monétaire était la solution.

Aujourd’hui, les gens (et surtout Ben Bernanke) ont retenu la lecon du Maitre et appliqué sa morale : “balancer du pognon depuis des hélicopteres!” – on a balancé du pognon depuis un an et, Dieu merci! la crise qui se prépare n’aura aucune commune mesure avec celle de 29.

Mais ce coup d’éclat n’est pas aussi grandiose que les deux autres, qui pointent les limites du keynésianisme et que je m’en vas vous expliquer.

Son premier coup de génie théorique, Friedman l’a effectué en 1957 dans son livre sur la fonction de consommation (ouais, je sais, c’est pas bandant vu comme ca). En gros, qu’est-ce que ca raconte?

La vision classique est que toutes les crises sont des crises de l’offre – en tres tres gros, ce que vous vendez est trop cher, personne n’en veut. La solution? Virez des gens, baissez les salaires, vos produits couteront moins chers – et la machine repartira. La vision de Keynes est que tout n’est pas si simple, tout ca peut se transformer en fantastique déflation : vous baissez les salaires et vous virez les gens, donc il y a encore moins d’acheteurs, donc vous devez encore plus baisser les salaires et virer encore plus de bonhommes, et ainsi de suite dans un cercle vicieux sans fin. La solution ? Le déficit budgétaire et l’inflation, pardi! L’Etat fait des grands travaux, embauche, salarie : les gens ont de l’argent, ils achetent vos produits,vous etes content, vous embauchez, la machine repart, etc. (ca s’appelle la théorie du multiplicateur keynésien)

Arrive Friedman pour qui tout n’est pas si simple non plus : en toujours tres tres gros, il propose de distinguer entre le revenu permanent et le revenu transitoire. Qu’es aco? L’idée est simple : si vous gagnez au loto, vous savez que ce supplément d’argent n’est pas permanent, c’est un coup de chance qui ne se renouvellera pas. Votre salaire, par contre, est permanent. Or, ce que les gens veulent, c’est s’assurer un niveau de vie qui ne varie pas trop, sans a-coups, pépere. Ce que montre Friedman est donc que le multiplicateur keynésien peut ne pas fonctionner si les gens pensent que le coup de pouce gouvernemental n’est que transitoire (un emploi aidé, une baisse d’impot…) et sera compensé, tot au tard, par une hausse d’impot par exemple. Bref, ce que le gouvernement dilapide, les gens peuvent préférer l’épargner plutot que le dépenser. Et c’est le genre de truc qui vous fout en l’air toute une politique de relance, ca, Monsieur!

Mais c’est encore rien par rapport a son deuxieme (ou troisieme) triomphe, qui concerne la courbe de Phillips. Cette courbe, tous les éleves de Sciences Po la connaissent : elle établit une relation inverse entre inflation et chomage. En gros, plus il y a d’inflation moins il y a de chomage ; moins il y a d’inflation, plus il y a de chomage. Théoriquement, ca se tient : si le chomage baisse, les salaires vont augmenter et, si les salaires augmentent, les entreprises vont elles aussi augmenter leurs prix. Empririquement, cette relation n’a été observée qu’une fois : en Angleterre durant… hum… les 50′s si je ne m’abuse.

En tout cas, la encore, Friedman arrive au grand galop en gueulant : “Mais qu’est-ce que c’est que ce ramassis de foutaises?” (Merci Larcenet) L’idée est géniale dans sa simplicité : en période d’inflation prolongée, les gens (les acteurs économiques) vont faire des anticipations – ils vont anticiper que l’inflation va durer, encore et encore. Et si les travailleurs anticipent de l’inflation, cela veut dire qu’ils anticipent que les prix vont grimper plus vite que leur salaire dans un futur immédiat, bref que leur pouvoir d’achat va se dégrader. Que ferait tout etre un tant soit peu sensé dans ce cas? Eh bien il demanderait des a présent une augmentation de salaire, pour conserver intact son pouvoir d’achat! Et si les entreprises ne font pas de profit (c’est-a-dire si les prix n’augmentent pas plus vite que les salaires) elles n’ont aucun intéret a embaucher! Bref, on peut se retrouver avec, a la fois, une forte inflation et un fort taux de chomage! Ce que, quelques annees plus tard on appellera la Stagflation et qui a fait énormément de dégats durant les 70′s et 80′s. La lecon a retenir est donc : l’inflation, ca peut marcher une fois ou deux, mais pas toujours. Il vaut donc mieux la maitriser et ne pas jouer les apprentis sorciers. NB : pour montrer a quel point Friedman pouvait etre pondéré et rigoureux : il reconnaissait que l’inflation pouvait parfois marcher, avec des pincettes et pas trop souvent. En cela il se distinguait de l’école des anticipations rationnelles qui, elle, a poussé le bouchon si loin qu’elle pensait que ca ne pouvait JAMAIS marcher – selon elle, des que les gens entendent le mot “inflation”, ils font des anticipations qui annulent les effets théoriquement benéfiques (au demeurant, cette école n’a jamais recue de validation empirique – mais un Prix Nobel tout de meme)

Alors, il était pas fortiche, ce Milton?

Paul Krugman

Posté dans économie avec des tags , , le novembre 16, 2008 par Jeune et urbain

Paul Krugman vient de remporter le Prix “en mémoire” d’Alfred Nobel.

Pour tous ceux qui connaissent un peu l’économie, c’est une excellente nouvelle : non seulement Krugman est d’une rare intelligence mais en plus il est de gauche (tres a gauche, meme!), est un excellent vulgarisateur et possede un humour assez extraordinaire.

Bref, c’est un peu LA rock-star de l’économie.

Je ne parlerais pas ici de ses travaux qui lui ont permis d’avoir le Prix Nobel (il est le créateur, avec d’autres, de ce qu’on a appelé la “Nouvelle Théorie du Commerce International”) ou qui aurait pu lui permettre d’en remporter un autre (il est le premier a s’etre intéressé aux crises monétaires) ni de son combat de (tres) longue haleine contre George W. Bush. Sauf sur un point : si Krugs fait partie des tres rares qui, pour tout le monde, méritaient de longue date d’avoir le prix, de moins en moins de personnes pensaient qu’il le recevrait jamais (peut-etre, d’ailleurs, avait-il lui meme fait une croix dessus). Pour beaucoup, en effet, son combat politique contre les conservateurs lui enlevait toute chance de remporter un prix qui ne se fonde que sur la valeur académique et le “consensus” (The Economist le surnommait meme “Nobel Prize 2024″ – c’est pour dire!).

J’aimerais plutot souligner sa carriere de vulgarisateur et de chroniqueur au New-York Times (il possede aussi un blog) en prenant quelques exemples :

- vous souvenez-vous des coupures de courant qui affecterent la Californie durant l’été 1998? Tout le monde, a l’époque, accusait la “dérégulation” et la privatisation. Il fut le premier a émettre l’hypothese (vérifiée par la suite) que ces coupures étaient intentionnelles (elles avaient été provoquées par Enron – déja! – pour faire monter les prix);
- en 1999, il écrivit un livre, The Return of Depression Economics (“Pourquoi les crises reviennent toujours” en vf) qui reste le meilleur livre pour comprendre la crise financiere ACTUELLE;
- en 2005, il écrivit une chronique pour le NYT, “That Hissing Sound”, sur l’éclatement de la bulle immobiliere US (ca ne vous rappelle rien?);
- cette année, il fut le premier a émettre des doutes sur l’idée que la hausse du prix du pétrole était due aux “vils spéculateurs” (ce en quoi il avait encore une fois raison);
- enfin, il fut le premier a sonner la charge contre le Plan Paulson et est celui qui a concocté ce qui deviendra, quelques semaines plus tard, le Plan Brown (plan qui sauva le systeme financier de l’Apocalypse).

Mais pourquoi donc un digne professeur d’Université (MIT puis Princeton) a-t-il abandonné le monde de la recherche pour celui de la vulgarisation, vous demandez-vous peut-etre ?

En tant que spécialiste du commerce international, il en avait simplement marre (“pissed off” comme il le dit lui-meme) des contre-vérités et des aneries que les hommes politiques ou les médias peuvent bien colporter sur la mondialisation.

Il en avait marre d’entendre que le commerce international est une “guerre” entre nations, qu’il faut “battre” la Chine ou le Japon, qu’il “faut” exporter plus si on veut rester en bonne santé. Bref que le jeu de l’échange international est un jeu a somme nulle (ce que l’un gagne, l’autre le perd).

Comme PK l’écrit, s’il devait y avoir un Credo des économistes, celui-ci comporterait ces deux commandements :

- Tu seras pour le libre-échange;

- Tu comprendras la théorie des avantages comparatifs de Ricardo.

Je ne vais pas essayer ici de me lancer dans une explication de la théorie des avantages comparatifs, mais l’idée est simple : des phrases comme “les Chinois bossent comme des fous et ils sont pas payés : il vont nous piquer tous nos boulots” ou “la mondialisation fait baisser les salaires ici parce qu’ils sont mal payés la-bas. La preuve, nos entreprises délocalisent” sont tout simplement fausses et profondément stupides : des conneries, des bouffoneries, des ce que vous voulez. (Bon, je vais expliquer quand meme un peu, en prenant un exemple. Je suis patron et j’ai une secrétaire qui tape mes lettres. Il est tout a fait possible que je tape a la machine plus rapidement qu’elle – ca ne veut pas dire que je doive pour autant faire mon propre secrétariat! Comparativement, comme aurait dit Ricardo, il vaut mieux que je reste le patron et elle la secrétaire! Bref, meme si les Chinois commencaient – c’est pas demain la veille – a construire des avions a un cout moindre que celui d’Airbus, cela ne voudrait pas dire qu’ils nous piqueraient des emplois ou feraient couler nos entreprises aéronautiques. Comparativement, il vaut encore mieux pour eux qu’ils continuent a fabriquer des t-shirts et, pour nous, a fabriquer des avions. Au pire du pire, s’ils devenaient vraiment beaucoup plus productifs que nous dans ce domaine et bien… ils auraient les memes salaires que nous! L’important, ce n’est pas la productivité – je suis plus rapide que les autres en ceci et en cela – mais les productivités comparées : je suis plus rapide que les autres en tout MAIS plus en ceci qu’en cela –> je me spécialise donc en ceci! Et tout le monde y gagne! Elle est pas belle la vie?)

Et c’est un dernier point pour lequel je serai a jamais redevable a Paul Krugman : avoir écrit un article dont la traduction pourrait etre : “Eloge du travail pas cher : un mauvais boulot mal payé vaut mieux que pas de boulot du tout”

Voici le lien : http://www.slate.com/id/1918/

C’est clair, grand public, extremement profond… mais en anglais. Je ne peux que vous conseiller de faire un petit effort – vous risquez de voir le monde autrement!

L’imbécilité méchante

Posté dans opinion avec des tags , , , , , le novembre 16, 2008 par Jeune et urbain

(Voici un billet que j’ai publié sur un autre site…)

Ceci est un pamphlet : agressif, biaisé, de mauvaise foi, déséquilibré. Mais pas mensonger. Je ne demande rien de mieux qu’on me contredise. Mais sur des faits et des raisons valables. Pas avec des anathemes et des excommunications.

Je publie cet article sous la catégorie Politique – puisqu’il n’y en a pas une de Morale.

C’est amusant de voir comme quelques personnes ici – oh ! guere plus de deux ou trois, je vous rassure – sement la terreur.


Alors, les gars, je vais juste vous donner quelques infos (pour éviter que vous ne finissiez comme Glucksmann, virant a droite apres avoir été mao – mais toujours en donnant des lecons au monde entier) :

On oublie trop souvent que, s’il y eut des résistants communistes et trostkystes, il y en eut aussi beaucoup, et parmi les premiers, a etre royalistes, nationalistes et, meme, antisémites : ils se battaient non pas contre la barbarie nazie mais, tout simplement, contre l’invasion de leur pays (meme le Colonel Rémi a raconté combien son entrée dans la Résistance devait aux idées de l’Action Francaise). Oui, Alain Griotteray, malgré toutes les idées nauséabondes qu’il a pu promouvoir par la suite, est digne de votre respect. (Et tiens, j’y pense : Mitterrand a lui aussi été un vrai résistant. Le proces en pétainisme que certains bien-pensants lui font a gauche – ou a l’extreme-droite – est tout a fait injustifié et déplacé. Le fait est d’autant plus remarquable qu’il faisait partie des Croix-de-feu avant-guerre)
Non, Guy Moquet n’a aucun acte héroique a son actif : il a juste été stupide – plus que stupide : il a mis inutilement (inutilement : résultat politique nul – sauf apres guerre, bien sur, pour légitimer le Parti Communiste) sa vie, celle de ses camarades et celle des membres de sa famille, en danger.
C’est pas pour rien qu’on parle de l’Armée des Ombres – la Résistance nécessitait de la discrétion, de la prudence, de la ruse – de la peur au ventre, aussi. Pas de la gloriole ou de l’esbrouffe.
Oui, le FN est un parti au moins aussi légitime que la LCR – qui inscrit dans son nom meme le fait qu’elle est anti-démocratique et anti-républicaine.
Oui, Che Guevara était un boucher. Comme il le disait lui-meme : « Nous avons fusillé, nous fusillons et nous continuerons à fusiller tant que cela sera nécessaire. Notre lutte est une lutte à mort. »
Oui, des pays comme la France, l’Angleterre, les USA ou Israel sont des démocraties, aussi imparfaites soient-elles – Cuba n’en est pas une. Et une démocratie représentative n’est pas moins démocratique qu’une démocratie directe (peut-etre meme plus) tout comme un systeme majoritaire n’est pas moins démocratique qu’un syteme a la proportionnelle.
Et si vous avez envie d’une autre politique, vous n’avez qu’a voter : c’est vous, ou des gens comme vous, qui etes des alliés objectifs de la droite en ne votant pas pour Mendes-France, Rocard, Jospin, DSK. Mais votre ame peut rester blanche et pure a voter LO, LCR, Vert, PCF : vous pouvez dire, sans honte aucune, sans sentiment de profond dégout, que vous ne vous serez jamais compromis….
Non, nous ne vivons pas dans des pays ou les populations immigrées seraient victime d’une oppression d’Etat.
Oui, il est difficile pour toute population ou tout groupe social d’accepter de nouveaux arrivants (ou d’accepter ceux qui ont l’air d’etre de nouveaux arrivants) : relisez Norbert Elias. Est-ce que ca m’enquiquine et est-ce que j’aimerais qu’il en soit autrement? Oui – mais c’est un fait. De plus, il n’est inscrit nulle part qu’un pays devrait accepter tous les émigrés qui viendraient frapper a sa porte.
Non, etre pour des statistiques prenant en compte l’origine ethnique ne fait pas de vous un nazi : c’est meme un moyen efficace de lutter contre les discriminations. Et il est honteux, méprisable et insultant (pour les victimes de la Shoah) de comparer le gouvernement de droite actuel a Vichy (ou pire).
Oui, on peut avoir honte de personnalités de gauche comme Laurent Joffrin, Philippe Val, BHL, Francois Bégaudeau, José Bové, Chevenement, Mélenchon, Royal.
Oui, Libération est un torchon – et c’est pas une nouveauté, Noam Chomsky le disait déja en 1985 – ainsi que Guy Hocquenghem un peu plus tard.
Ah! écouter Laurent Joffrin appeler quasiment a la Revolution quand le meme, il y a 20 ans, n’avait pas de mots assez durs contre “l’Etat obese”;
Ah! lire la prose islamophobe et condescendante d’un Philippe Val;
Ah! relire “Ce grand cadavre a la renverse” qui est une mascarade philosophique;
Ah! entendre le populisme outrancier d’un Bégaudeau (“Mais oui, mes agneaux, surtout n’apprenez pas a parler francais – c’est vous l’avant-garde! Fuck l’imparfait du subjonctif et la syntaxe!”);
Ah! se demander pourquoi donc le combat de José Bové contre l’OMC n’est pas suivi par les pays du Tiers-Monde (eh oui, ils veulent plutot la libéralisation du commerce – pour pouvoir exporter et sortir de la pauvreté);
Ah! se souvenir des arguments franchement xénophobes d’un Mélenchon ou d’un Chevenement lors de la campagne référendaire;
Ah! si seulement le député de droite a qui elle a refusé de serrer la main – simplement parce qu’il était de droite – avait pu lui flanquer une gifle!
Si j’étais vous, je me retirerais prudemment de tous les combats dans lesquels ces guignols dangereux, sans éthique ou morale, déontologie ou scrupules, sont engagés – et me renseignerai d’abord.
Oui, etre anti-racistes ne fait pas de vous les heros de notre temps ; oui, c’est un combat facile, confortable, qui ne comporte aucun danger.
Oui, il est légitime de s’interroger sur certaines organisations anti-racistes : se rappeler que SOS racisme a eté la créature du mitterrandisme pour faire monter le FN et diviser la droite démocratique (en se jouant des aspirations légitimes de millions d’immigrés a accéder a une vraie citoyenneté – ils attendent toujours); que d’anciens dirigeants du CRIF se sont publiquement désolidarisés d’elle, critiquant ce qu’elle est en train de devenir; qu’il est a vomir de voir que sont poursuivis devant les tribunaux des gens comme Edgar Morin, Daniel Mermet, Charles Enderlin, Siné (que Joffrin compare a Drumont), Pierre Péan (dont Rue89 compare le livre a Mein Kampf) et j’en passe.
Oui, l’épopée grotesque de l’Arche de Zoé est celle de toute une gauche a la mentalité néo-coloniale (celle de Kouchner).
Oui, il est pitoyable d’appeler, comme vous le faites, a un strict respect de la loi quand ca vous arrange (les lois contre le racisme et le négationnisme) mais de proner la désobeissance civile quand elle vous gene (les fauchages de champs OGM).

Oui, les bons sentiments et les nobles causes n’exonerent pas d’un peu de travail ; non, ils n’excusent pas la betise.

Prenons l’écologie.
Oui, le réchauffement climatique est le seul probleme écologique sérieux et oui, certaines organisations écologistes sont dangereuses.
Vous voulez quelques chiffres et faits? Ok.
L’écologie humaine s’est toujours construite contre l’écologie planétaire et il est faux et dangereux de faire croire le contraire. Par exemple, c’est en ajoutant quelques gouttes d’ammoniaque dans l’eau non-potable qu’on a permis une formidable hausse de l’espérance de vie.
Le DDT a sauvé des millions de vie du paludisme – et il a été interdit pour complaire a un groupe d’écologistes du Rhode-Island (on avait observé qu’il pouvait fragiliser la coquille d’oeufs de certains oiseaux).
Concernant les nitrates : “Les données historiques, l’expérimentation animale, l’expérimentation aigue humaine, et l’épidémiologie permettent de conclure que la consommation de nitrates est inoffensive chez l’homme sans limite de dose” (si vous voulez les références…) – mieux, les nitrates se trouvent a l’état naturel dans toutes les plantes comestibles – encore mieux, en mangeant 25 g de laitue on ingere autant de nitrates qu’en buvant un litre d’eau soi-disant polluée.
Les études montrant une quantité incroyable de pesticides dans l’organisme humain ne prouvent souvent qu’une chose : l’amélioration du dépistage – on a des appareils de plus en plus perfectionnés et performants : bref, plus on cherche, plus on trouve.

Concernant le nucléaire : Ralph Nader est célebre pour avoir dit un jour qu’on pouvait tuer l’humanité avec 500 g de plutonium – mais c’est tout aussi vrai avec 500 g d’air (une bulle d’air dans le sang n’est pas bon du tout du tout)!

Plus sérieusement, et concernant Tchernobyl, dont vous faites un argument. Depuis 2002, huit agences de l’ONU ont été chargées d’évaluer les conséquences de Tchernobyl. Leurs conclusions : un millier de personnes étaient présentes sur les lieux au moment de l’explosion. 237 personnes ont été irradiées ou blessées pendant les premieres heures. Cette catastrophe a provoqué 28 victimes dans les deux mois qui ont suivis, 19 autres sont décédées entre 1987 et 2004.
Pour la population proche : on estime entre 4 000 et 8 000 le nombre de cancers de la typhoide induits par la catastrophe – cancer bénin et curable – et on ne déplore que 9 déces effectivement répertoriés.

Il n’est pas apparu d’augmentation des leucémies ni d’autres cancers radio-induits.

Le nombre de victimes différées – estimées – depuis l’accident serait de 4 000, soit 0,001% des cancers de la population européenne touchée par le panache ; une deuxieme projection, cette fois jusqu’en 2065, donne le chiffre de 16 000 morts (combien de millions de personnes seront mortes de cancers d’ici la?)

Aucun accroissement des malformations congénitales n’a été constaté.
Par contre, comparé au risque nucleaire, le risque sanitaire du charbon est bien plus important : il y a non seulement dans le monde 15 000 morts de mineurs chaque annee mais la pollution atmosphérique, due pour l’essentiel (24,5% – contre 13,5 pour le transport) a l’utilisation du charbon comme source premiere d’énergie, induit 400 000 morts par an dans la seule Chine. Si l’on étend ce calcul au demi-siecle auquel on se réfere pour mesurer les conséquences de Tchernobyl, le charbon induirait 16 millions de déces soit 1 000 fois plus que Tchernobyl, en prenant comme référence l’estimation la plus pessimiste.

Si vous voulez, la prochaine fois, je vous parlerai des OGM… ;)

La Froide Raison

Posté dans opinion avec des tags , , , le novembre 16, 2008 par Jeune et urbain

Cet homme s’appelait Jean Cavailles.


Son nom ne vous dit peut-etre rien. Il était philosophe, l’un des plus brillants de sa génération.


Je serais bien incapable de vous parler de ses travaux : son domaine etait l’un des plus pointus qui soit, a l’intersection de la logique et des mathématiques.


Mais il est mort en résistant. Son histoire a inspiré Jean-Pierre Melville pour L’Armée des Ombres.


Lui, le germanophile qui avait songé devenir pasteur, qu’on croisait toujours un livre a la main, fine silhouette toujours habillée de noir, n’hésita pas, des 1940, a prendre les armes.


A l’officier allemand qui lui demanda, juste avant de le fusiller, pourquoi un si bel esprit, une telle intelligence, destinée a révolutionner la logique, avait fait le choix absurde de la résistance armée, il répondit calmement : “Par logique, justement.”


Pourquoi parler de cet homme aujourd’hui?
Peut-etre parce que le pouvoir sarkoziste préfere honorer la mémoire d’un gamin qui lui ressemble, imbécile, impulsif et immature, Guy Moquet.
Quand Cavailles, patiemment, lentement, secretement, “logiquement”, créait des réseaux, fomentait des attentats, protégeait les siens, se cachait, s’évadait… Guy Mocquet, lui, décidait seulement d’ouvrir sa grande gueule et de se pavaner ; je ne vois pas ce qui en lui est admirable.
Peut-etre aussi parce que la vie et la mort de Cavailles renversent les jugements communément admis.
L’immense majorité des gens se défie de la raison. On la subit comme un carcan. Elle est grise, elle est froide, déterministe : ses représentants seraient des machines, des robots, des Juppé ou des Jospin au coeur de pierre, hiératiques, incapable du moindre sentiment. Quand on songe a un monde gouvernée selon ses lois, spontanément viennent a l’esprit 1984, Fahrenheit 451, THX 1138 – ou encore l’Union Sovietique, ses fonctionnaires, sa planification, sa cruauté.
La raison est impérialiste, la cause serait entendue. Ou est l’amour, la poésie, la liberté, l’ame enfin et les bouquets de violettes ?
Une faute de raisonnement est a peu pres aussi bien vue que le meurtre d’un fasciste.
Mais la vérité est toute autre. La vérité est que ceux qui ont prisé au plus haut point la raison ont aussi été les plus ardents défenseurs de la liberté et des “damnés de la terre” : Cavailles, donc, mais aussi Moritz Schlick, assassiné en 1936 sur les marches de son Université, Carnap et le cercle de Vienne qui ont essayé de créer des structures afin d’instruire les enfants pauvres et qui ont milité pour une véritable sociale-démocratie dans l’Autriche de Dollfuss, Popper qui a plaidé toute sa vie pour une “société ouverte”, Wittgenstein, professeur dans une école primaire…
C’est que la raison, pour eux, loin d’etre un carcan, était l’arme la plus sure – en tout cas la seule a notre disposition. Comme le notait déja Kant : la marionnette est-elle plus libre en prenant conscience des fils qui la font se mouvoir – ou en les coupant ?
Qui, de l’autre coté ? Heiddegger ? ou bien Sartre qui passa la guerre bien au chaud au Café de Flore avant de jouer les Fouquier-Tinville et de faire fusiller Brasillach ?…
La vérité est que le nazisme trouve sa source dans l’idéalisme allemand et dans son refus de la raison pour laisser toute la place a “l’ame”, aux “sentiments”, aux “forces telluriques” (pour qui veut, Elfriede Jelinek en a fait une tres belle piece, entierement composée de morceaux chipés a Hegel, etc.)
La vérité est que dire “On ne savait pas” a propos des camps et pour dédouaner des gens comme Sartre (ou Cocteau ou…) est une infamie et un mensonge. On ne peut pas dire “on ne savait pas” quand on a tout fait pour ne pas savoir. On n’a pas le droit d’etre bete.
La vérite est que, des avant 1939, des avant la prise de pouvoir d’Hitler, des personnes rationnelles, les yeux grands ouverts, avertissaient du danger ou en avait au moins une conscience aigue : Joseph Roth dans Une Heure Avant la Fin du Monde, Karl Kraus dans Troisieme Nuit de Walpurgis, Victor Klemperer dans son journal qui deviendra LTI… Il n’est pas pire sourd que celui qui ne veut pas entendre.

Pourquoi tout ceci et qu’on pourra trouver excessif ?
Parce que je croise, deçà delà, des personnes qui, sans avoir eu la curiosité de lire quelques livres, décretent que la raison ne sert a rien, qu’elle n’a jamais répondu a aucune question essentielle ou fondamentale sur le sens de la vie ; d’autres qui, sans avoir fait l’effort d’ouvrir un manuel de premiere année, assurent que les théories économiques sont caduques, que la crise actuelle le prouve et qu’il faut dard-dard changer de systeme (parce que l’économie ne prend pas en compte le fait que les ressources ne sont pas renouvelables – ben tiens, c’est juste sa définition meme) ; d’autres encore qui s’instaurent inquisiteurs et grands pretres de la pureté (Vive la liberté ! – mais pas pour ceux qui ne sont pas de mon avis).
D’autres enfin qui se disent keynésiens sans avoir jamais lu la Theorie Générale mais vilipendent Friedman sans plus le connaitre. Mais qui a dit : “Comment puis-je adopter une doctrine (le communisme) qui, préférant la vase au poisson, exalte le prolétariat crasseux au détriment de la bourgeoisie et de l’intelligentsia, qui en dépit de leurs défauts sont la quintessence de l’humanité et sont certainement à l’origine de toute œuvre humaine ? ” Keynes, 1931 – Keynes l’aristocrate et non Friedman, gamin immigré de Brooklyn.
Non, on n’a pas le droit a la betise. La betise est dangereuse.

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