La Froide Raison

Cet homme s’appelait Jean Cavailles.


Son nom ne vous dit peut-etre rien. Il était philosophe, l’un des plus brillants de sa génération.


Je serais bien incapable de vous parler de ses travaux : son domaine etait l’un des plus pointus qui soit, a l’intersection de la logique et des mathématiques.


Mais il est mort en résistant. Son histoire a inspiré Jean-Pierre Melville pour L’Armée des Ombres.


Lui, le germanophile qui avait songé devenir pasteur, qu’on croisait toujours un livre a la main, fine silhouette toujours habillée de noir, n’hésita pas, des 1940, a prendre les armes.


A l’officier allemand qui lui demanda, juste avant de le fusiller, pourquoi un si bel esprit, une telle intelligence, destinée a révolutionner la logique, avait fait le choix absurde de la résistance armée, il répondit calmement : “Par logique, justement.”


Pourquoi parler de cet homme aujourd’hui?
Peut-etre parce que le pouvoir sarkoziste préfere honorer la mémoire d’un gamin qui lui ressemble, imbécile, impulsif et immature, Guy Moquet.
Quand Cavailles, patiemment, lentement, secretement, “logiquement”, créait des réseaux, fomentait des attentats, protégeait les siens, se cachait, s’évadait… Guy Mocquet, lui, décidait seulement d’ouvrir sa grande gueule et de se pavaner ; je ne vois pas ce qui en lui est admirable.
Peut-etre aussi parce que la vie et la mort de Cavailles renversent les jugements communément admis.
L’immense majorité des gens se défie de la raison. On la subit comme un carcan. Elle est grise, elle est froide, déterministe : ses représentants seraient des machines, des robots, des Juppé ou des Jospin au coeur de pierre, hiératiques, incapable du moindre sentiment. Quand on songe a un monde gouvernée selon ses lois, spontanément viennent a l’esprit 1984, Fahrenheit 451, THX 1138 – ou encore l’Union Sovietique, ses fonctionnaires, sa planification, sa cruauté.
La raison est impérialiste, la cause serait entendue. Ou est l’amour, la poésie, la liberté, l’ame enfin et les bouquets de violettes ?
Une faute de raisonnement est a peu pres aussi bien vue que le meurtre d’un fasciste.
Mais la vérité est toute autre. La vérité est que ceux qui ont prisé au plus haut point la raison ont aussi été les plus ardents défenseurs de la liberté et des “damnés de la terre” : Cavailles, donc, mais aussi Moritz Schlick, assassiné en 1936 sur les marches de son Université, Carnap et le cercle de Vienne qui ont essayé de créer des structures afin d’instruire les enfants pauvres et qui ont milité pour une véritable sociale-démocratie dans l’Autriche de Dollfuss, Popper qui a plaidé toute sa vie pour une “société ouverte”, Wittgenstein, professeur dans une école primaire…
C’est que la raison, pour eux, loin d’etre un carcan, était l’arme la plus sure – en tout cas la seule a notre disposition. Comme le notait déja Kant : la marionnette est-elle plus libre en prenant conscience des fils qui la font se mouvoir – ou en les coupant ?
Qui, de l’autre coté ? Heiddegger ? ou bien Sartre qui passa la guerre bien au chaud au Café de Flore avant de jouer les Fouquier-Tinville et de faire fusiller Brasillach ?…
La vérité est que le nazisme trouve sa source dans l’idéalisme allemand et dans son refus de la raison pour laisser toute la place a “l’ame”, aux “sentiments”, aux “forces telluriques” (pour qui veut, Elfriede Jelinek en a fait une tres belle piece, entierement composée de morceaux chipés a Hegel, etc.)
La vérité est que dire “On ne savait pas” a propos des camps et pour dédouaner des gens comme Sartre (ou Cocteau ou…) est une infamie et un mensonge. On ne peut pas dire “on ne savait pas” quand on a tout fait pour ne pas savoir. On n’a pas le droit d’etre bete.
La vérite est que, des avant 1939, des avant la prise de pouvoir d’Hitler, des personnes rationnelles, les yeux grands ouverts, avertissaient du danger ou en avait au moins une conscience aigue : Joseph Roth dans Une Heure Avant la Fin du Monde, Karl Kraus dans Troisieme Nuit de Walpurgis, Victor Klemperer dans son journal qui deviendra LTI… Il n’est pas pire sourd que celui qui ne veut pas entendre.

Pourquoi tout ceci et qu’on pourra trouver excessif ?
Parce que je croise, deçà delà, des personnes qui, sans avoir eu la curiosité de lire quelques livres, décretent que la raison ne sert a rien, qu’elle n’a jamais répondu a aucune question essentielle ou fondamentale sur le sens de la vie ; d’autres qui, sans avoir fait l’effort d’ouvrir un manuel de premiere année, assurent que les théories économiques sont caduques, que la crise actuelle le prouve et qu’il faut dard-dard changer de systeme (parce que l’économie ne prend pas en compte le fait que les ressources ne sont pas renouvelables – ben tiens, c’est juste sa définition meme) ; d’autres encore qui s’instaurent inquisiteurs et grands pretres de la pureté (Vive la liberté ! – mais pas pour ceux qui ne sont pas de mon avis).
D’autres enfin qui se disent keynésiens sans avoir jamais lu la Theorie Générale mais vilipendent Friedman sans plus le connaitre. Mais qui a dit : “Comment puis-je adopter une doctrine (le communisme) qui, préférant la vase au poisson, exalte le prolétariat crasseux au détriment de la bourgeoisie et de l’intelligentsia, qui en dépit de leurs défauts sont la quintessence de l’humanité et sont certainement à l’origine de toute œuvre humaine ? ” Keynes, 1931 – Keynes l’aristocrate et non Friedman, gamin immigré de Brooklyn.
Non, on n’a pas le droit a la betise. La betise est dangereuse.

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