Milton Friedman est-il le Diable incarné ?

Ou : Doit-on le faire comparaitre pour crimes contre l’Humanité a titre posthume?
Doit-on bruler son cadavre et pendre ses cendres avec les tripes de Pinochet?

Incipit : vous lisez chaque jour consciencieusement Libé et Le Monde (pas Le Figaro, tout de meme pas!), vous vous lamentez parce que les petits Chinois sont payés des clopinettes pour fabriquer des Nike (c’est pas bien, vous n’avez pas lu jusqu’au bout mon article sur Krugman), vous etes pour l’instauration d’une Taxe Tobin, vous adorez Keynes (“cette sorte de Diable”, ajoutez-vous-dans-un-demi sourire-qui-en-dit-long) vous trouvez que Michel Rocard est bien mieux depuis son attaque cérébrale, “The Shock Doctrine” est votre livre de chevet, vous faites la meme analyse de la crise qu’Emmanuel Todd (heu… non, dans ce cas-la je ne peux rien pour vous : autant aller vous flinguer tout de suite. Hein, F.?), vous etes a Sciences Po, vous présumez que Jean-Claude Trichet est un gros connard de ne pas baisser les taux d’intérets, vous avez voté pour la motion A, B ou C au Congres de Reims en pensant qu’elle allait dans le bonne direction? Bref, vous etes un imbécile prétentieux? Cet article est pour vous!
*broum broum* (raclements de gorge) Si Milton Friedman est surnommé par Krugman himself “l’économiste des économistes” (compliment a mettre sur le meme plan que le “Prince des philosophes” pour Spinoza ou “His Airness” pour Mickael Jordan) s’il est considéré, avec Keynes, comme l’économiste le plus important du XXe siecle, c’est qu’il doit bien y avoir une raison. En fait, il y en a trois.

(Avant de continuer, une parenthese : on a souvent opposé Friedman et Keynes. C’est absurde : leurs points communs sont plus nombreux que leurs différences. On dit souvent aussi que Friedman était un salaud de droite : saviez-vous qu’il était pour un salaire minimum et l’instauration d’un impot negatif? Enfin, je ne dirai rien sur Pinochet : Friedman s’en est expliqué mille fois : jamais il n’a soutenu Pinochet ni approuvé sa politique.)

Revenons a nos moutons.

Kuhn, le célebre épistémologue, pensait que la science avancait par changements de paradigmes, par paliers ou a-coups : tout va son petit train-train théorique quotidien quand, soudain, un type propose un nouveau point de vue, une nouvelle perspective, un truc que personne n’avait jamais envisagé ni meme imaginé possible – et le paysage en sort completement transformé, de nouvelles perspectives apparaissent.

C’est un peu ce qui s’est passé en 1963 avec la parution du livre de Friedman et Schwartz A Monetary History of the United States, qui renouvelait completement l’approche de la Grande Dépression de 1929. Que s’était-il passé selon eux? Tout simplement, la Fed avait merdé. Alors que les banques ne se pretaient plus entre elles ni a personne, que la machine était en panne, que l’argent ne circulait plus, qu’avait donc fait la Fed? Elle avait fermé le robinet en ne baissant pas les taux d’intéret. Selon une conception bien puritaine (que l’on retrouve aujourd’hui) elle estimait que les banques et les investisseurs qui avaient peché devaient assumer leurs erreurs – quitte a faire faillite ou a se suicider en se jetant d’un gratte-ciel. Et c’est ce qui s’est effectivement passé : des milliers de banques ont fait faillite, plus personne ne recevait de crédit, l’appareil économique américain était détruit pour tres longtemps (25 % de chomage en 1932!). Contrairement a Keynes le pessimiste qui ne croyait qu’aux relances budgétaires, Friedman pensait qu’une politique d’expansion monétaire était la solution.

Aujourd’hui, les gens (et surtout Ben Bernanke) ont retenu la lecon du Maitre et appliqué sa morale : “balancer du pognon depuis des hélicopteres!” – on a balancé du pognon depuis un an et, Dieu merci! la crise qui se prépare n’aura aucune commune mesure avec celle de 29.

Mais ce coup d’éclat n’est pas aussi grandiose que les deux autres, qui pointent les limites du keynésianisme et que je m’en vas vous expliquer.

Son premier coup de génie théorique, Friedman l’a effectué en 1957 dans son livre sur la fonction de consommation (ouais, je sais, c’est pas bandant vu comme ca). En gros, qu’est-ce que ca raconte?

La vision classique est que toutes les crises sont des crises de l’offre – en tres tres gros, ce que vous vendez est trop cher, personne n’en veut. La solution? Virez des gens, baissez les salaires, vos produits couteront moins chers – et la machine repartira. La vision de Keynes est que tout n’est pas si simple, tout ca peut se transformer en fantastique déflation : vous baissez les salaires et vous virez les gens, donc il y a encore moins d’acheteurs, donc vous devez encore plus baisser les salaires et virer encore plus de bonhommes, et ainsi de suite dans un cercle vicieux sans fin. La solution ? Le déficit budgétaire et l’inflation, pardi! L’Etat fait des grands travaux, embauche, salarie : les gens ont de l’argent, ils achetent vos produits,vous etes content, vous embauchez, la machine repart, etc. (ca s’appelle la théorie du multiplicateur keynésien)

Arrive Friedman pour qui tout n’est pas si simple non plus : en toujours tres tres gros, il propose de distinguer entre le revenu permanent et le revenu transitoire. Qu’es aco? L’idée est simple : si vous gagnez au loto, vous savez que ce supplément d’argent n’est pas permanent, c’est un coup de chance qui ne se renouvellera pas. Votre salaire, par contre, est permanent. Or, ce que les gens veulent, c’est s’assurer un niveau de vie qui ne varie pas trop, sans a-coups, pépere. Ce que montre Friedman est donc que le multiplicateur keynésien peut ne pas fonctionner si les gens pensent que le coup de pouce gouvernemental n’est que transitoire (un emploi aidé, une baisse d’impot…) et sera compensé, tot au tard, par une hausse d’impot par exemple. Bref, ce que le gouvernement dilapide, les gens peuvent préférer l’épargner plutot que le dépenser. Et c’est le genre de truc qui vous fout en l’air toute une politique de relance, ca, Monsieur!

Mais c’est encore rien par rapport a son deuxieme (ou troisieme) triomphe, qui concerne la courbe de Phillips. Cette courbe, tous les éleves de Sciences Po la connaissent : elle établit une relation inverse entre inflation et chomage. En gros, plus il y a d’inflation moins il y a de chomage ; moins il y a d’inflation, plus il y a de chomage. Théoriquement, ca se tient : si le chomage baisse, les salaires vont augmenter et, si les salaires augmentent, les entreprises vont elles aussi augmenter leurs prix. Empririquement, cette relation n’a été observée qu’une fois : en Angleterre durant… hum… les 50′s si je ne m’abuse.

En tout cas, la encore, Friedman arrive au grand galop en gueulant : “Mais qu’est-ce que c’est que ce ramassis de foutaises?” (Merci Larcenet) L’idée est géniale dans sa simplicité : en période d’inflation prolongée, les gens (les acteurs économiques) vont faire des anticipations – ils vont anticiper que l’inflation va durer, encore et encore. Et si les travailleurs anticipent de l’inflation, cela veut dire qu’ils anticipent que les prix vont grimper plus vite que leur salaire dans un futur immédiat, bref que leur pouvoir d’achat va se dégrader. Que ferait tout etre un tant soit peu sensé dans ce cas? Eh bien il demanderait des a présent une augmentation de salaire, pour conserver intact son pouvoir d’achat! Et si les entreprises ne font pas de profit (c’est-a-dire si les prix n’augmentent pas plus vite que les salaires) elles n’ont aucun intéret a embaucher! Bref, on peut se retrouver avec, a la fois, une forte inflation et un fort taux de chomage! Ce que, quelques annees plus tard on appellera la Stagflation et qui a fait énormément de dégats durant les 70′s et 80′s. La lecon a retenir est donc : l’inflation, ca peut marcher une fois ou deux, mais pas toujours. Il vaut donc mieux la maitriser et ne pas jouer les apprentis sorciers. NB : pour montrer a quel point Friedman pouvait etre pondéré et rigoureux : il reconnaissait que l’inflation pouvait parfois marcher, avec des pincettes et pas trop souvent. En cela il se distinguait de l’école des anticipations rationnelles qui, elle, a poussé le bouchon si loin qu’elle pensait que ca ne pouvait JAMAIS marcher – selon elle, des que les gens entendent le mot “inflation”, ils font des anticipations qui annulent les effets théoriquement benéfiques (au demeurant, cette école n’a jamais recue de validation empirique – mais un Prix Nobel tout de meme)

Alors, il était pas fortiche, ce Milton?

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