Paul Krugman
Paul Krugman vient de remporter le Prix “en mémoire” d’Alfred Nobel.
Pour tous ceux qui connaissent un peu l’économie, c’est une excellente nouvelle : non seulement Krugman est d’une rare intelligence mais en plus il est de gauche (tres a gauche, meme!), est un excellent vulgarisateur et possede un humour assez extraordinaire.
Bref, c’est un peu LA rock-star de l’économie.
Je ne parlerais pas ici de ses travaux qui lui ont permis d’avoir le Prix Nobel (il est le créateur, avec d’autres, de ce qu’on a appelé la “Nouvelle Théorie du Commerce International”) ou qui aurait pu lui permettre d’en remporter un autre (il est le premier a s’etre intéressé aux crises monétaires) ni de son combat de (tres) longue haleine contre George W. Bush. Sauf sur un point : si Krugs fait partie des tres rares qui, pour tout le monde, méritaient de longue date d’avoir le prix, de moins en moins de personnes pensaient qu’il le recevrait jamais (peut-etre, d’ailleurs, avait-il lui meme fait une croix dessus). Pour beaucoup, en effet, son combat politique contre les conservateurs lui enlevait toute chance de remporter un prix qui ne se fonde que sur la valeur académique et le “consensus” (The Economist le surnommait meme “Nobel Prize 2024″ – c’est pour dire!).
J’aimerais plutot souligner sa carriere de vulgarisateur et de chroniqueur au New-York Times (il possede aussi un blog) en prenant quelques exemples :
- vous souvenez-vous des coupures de courant qui affecterent la Californie durant l’été 1998? Tout le monde, a l’époque, accusait la “dérégulation” et la privatisation. Il fut le premier a émettre l’hypothese (vérifiée par la suite) que ces coupures étaient intentionnelles (elles avaient été provoquées par Enron – déja! – pour faire monter les prix);
- en 1999, il écrivit un livre, The Return of Depression Economics (“Pourquoi les crises reviennent toujours” en vf) qui reste le meilleur livre pour comprendre la crise financiere ACTUELLE;
- en 2005, il écrivit une chronique pour le NYT, “That Hissing Sound”, sur l’éclatement de la bulle immobiliere US (ca ne vous rappelle rien?);
- cette année, il fut le premier a émettre des doutes sur l’idée que la hausse du prix du pétrole était due aux “vils spéculateurs” (ce en quoi il avait encore une fois raison);
- enfin, il fut le premier a sonner la charge contre le Plan Paulson et est celui qui a concocté ce qui deviendra, quelques semaines plus tard, le Plan Brown (plan qui sauva le systeme financier de l’Apocalypse).
Mais pourquoi donc un digne professeur d’Université (MIT puis Princeton) a-t-il abandonné le monde de la recherche pour celui de la vulgarisation, vous demandez-vous peut-etre ?
En tant que spécialiste du commerce international, il en avait simplement marre (“pissed off” comme il le dit lui-meme) des contre-vérités et des aneries que les hommes politiques ou les médias peuvent bien colporter sur la mondialisation.
Il en avait marre d’entendre que le commerce international est une “guerre” entre nations, qu’il faut “battre” la Chine ou le Japon, qu’il “faut” exporter plus si on veut rester en bonne santé. Bref que le jeu de l’échange international est un jeu a somme nulle (ce que l’un gagne, l’autre le perd).
Comme PK l’écrit, s’il devait y avoir un Credo des économistes, celui-ci comporterait ces deux commandements :
- Tu seras pour le libre-échange;
- Tu comprendras la théorie des avantages comparatifs de Ricardo.
Je ne vais pas essayer ici de me lancer dans une explication de la théorie des avantages comparatifs, mais l’idée est simple : des phrases comme “les Chinois bossent comme des fous et ils sont pas payés : il vont nous piquer tous nos boulots” ou “la mondialisation fait baisser les salaires ici parce qu’ils sont mal payés la-bas. La preuve, nos entreprises délocalisent” sont tout simplement fausses et profondément stupides : des conneries, des bouffoneries, des ce que vous voulez. (Bon, je vais expliquer quand meme un peu, en prenant un exemple. Je suis patron et j’ai une secrétaire qui tape mes lettres. Il est tout a fait possible que je tape a la machine plus rapidement qu’elle – ca ne veut pas dire que je doive pour autant faire mon propre secrétariat! Comparativement, comme aurait dit Ricardo, il vaut mieux que je reste le patron et elle la secrétaire! Bref, meme si les Chinois commencaient – c’est pas demain la veille – a construire des avions a un cout moindre que celui d’Airbus, cela ne voudrait pas dire qu’ils nous piqueraient des emplois ou feraient couler nos entreprises aéronautiques. Comparativement, il vaut encore mieux pour eux qu’ils continuent a fabriquer des t-shirts et, pour nous, a fabriquer des avions. Au pire du pire, s’ils devenaient vraiment beaucoup plus productifs que nous dans ce domaine et bien… ils auraient les memes salaires que nous! L’important, ce n’est pas la productivité – je suis plus rapide que les autres en ceci et en cela – mais les productivités comparées : je suis plus rapide que les autres en tout MAIS plus en ceci qu’en cela –> je me spécialise donc en ceci! Et tout le monde y gagne! Elle est pas belle la vie?)
Et c’est un dernier point pour lequel je serai a jamais redevable a Paul Krugman : avoir écrit un article dont la traduction pourrait etre : “Eloge du travail pas cher : un mauvais boulot mal payé vaut mieux que pas de boulot du tout”
Voici le lien : http://www.slate.com/id/1918/
C’est clair, grand public, extremement profond… mais en anglais. Je ne peux que vous conseiller de faire un petit effort – vous risquez de voir le monde autrement!